Fanny Maurel

Design & recherche

Interview :
Avec Naïma, Larissa et Liv,
organisatrices du Fessestival.

Publié sur Friction Magazine en octobre 2019.

© Ivan P. Matthieu

Le vendredi 20 septembre 2019, je longe le Rhône et m’arrête à 18h devant un bâtiment vieillissant surmonté d’un drapeau orné d’une paire de fesses, sur le sentier des Saules, à Genève. Je grimpe un escalier aux murs couverts d’affiches. J’entre dans une grande salle, meublée de fauteuils matelassés, d’un bar, et d’une cabane rose et pailletée. Au fond de la salle, un accès à une seconde pièce où sont exposés les travaux de 10 artistes, des fanzines, des dessins, de la peinture, de la broderie, des captures d’écran, etc. Je prends un cocktail au gingembre en observant la performance de La Chatte Astrale, vêtue d’une robe en velours bleu électrique, gémissant au micro une poésie érotique. L’espace se remplit progressivement, les performances s’enchaînent, les jeux de mots sur les fesses se multiplient.

Lorsque je retourne le lendemain sur les lieux, je retrouve une salle pleine, un salon de tatouages éphémères, un espace de dessin collectif couvert de paillettes. J’assiste à une performance issue d’une réécriture pornographique de l’affaire Benalla ainsi qu’à la performance dansée et chantée d’une groupe de jeunes femmes sur la perception et l’hyper-sexualisation du corps féminin. Finalement, je quitte le bâtiment pour rejoindre le lieu alternatif de l’Usine pour assister à une projection d’un série de courts-métrages pornographiques, confortablement installée dans un canapé du cinéma Le Spoutnik.

J’ai eu l’occasion de rencontrer trois des organisateur·ice·s du FESSESTIVAL, un événement genevois portant une réflexion sur les corps et les sexualités : Naïma Pollet, graphiste qui a étudié les questions de genre et la médiation culturelle, Larissa Medawar, artiste, enseignante et curatrice de l’espace d’exposition Topic à Genève, et enfin Liv Christen, étudiante en faculté de médecine. Naïma et Larissa se sont rencontrées autour des fanzines produits par cette dernière. D’un projet d’atelier de broderie sur culottes, le Fessestival est finalement né d’un jeu de mots. Après une première édition en 2018, le festival grandit et nous offre trois jours de performances, conférences, projections, pratiques artistiques diverses, etc.

Que représente pour vous le symbole des fesses, au cœur de votre festival et de sa communication ?

Naïma : Ce symbole vient du jeu de mots « Fessestival », mais au delà de ce choix humoristique, nous trouvons l’image des fesses plus inclusif, car tout le monde connaît cette partie du corps. Nous avons beaucoup travaillé sur leur forme visuelle. Nos premières réunions de travail ont été en grande partie occupées à dessiner des dizaines de petites fesses. La majorité des représentations de fesses dans notre société sont féminines, très rondes, très bombées, très esthétisées. Mais en réalité les fesses sont très diverses, il y en a des tonnes. Il y a aussi ce qui relève d’une sorte de stratégie politique : les fesses renvoient à une image plus ludique de la sexualité. Si tu affiches dans la rue des vulves ou des pénis, le message est considéré comme vulgaire et donc possiblement passible de censure.

Larissa : On ne voulait pas que certaines personnes se sentent illégitimes à venir parce que pas assez informées. Tout le monde connaît les fesses, contrairement à la vulve, moins connue. Bien sûr, on aimerait rendre accessibles ces connaissances, mais le propos ici était de proposer une entrée facile dans le sujet.

Liv : C’est aussi très drôle de coller des petites fesses partout dans la ville. Ces visuels apportent déjà, en amont du festival, un certain nombre d’éléments de réflexion.

Naïma : Les gens se sont appropriés ce logo en l’associant à des fesses de bébé, de sumo, de quelqu’un qui fait des squats ou de la gym.

Larissa : Le dessin que nous avons retenu représentent des fesses en mouvement. C’est un symbole qu’on voulait amener, en opposition avec les fesses statiques que l’on voit trop souvent dans les médias. Cela transmet l’idée que l’on veut faire bouger les choses. Ces fesses sont grosses surmontées de bourrelets, en opposition avec l’injonction à la minceur. Elles ne sont même pas bombées, et ne renvoient donc pas une objectification du corps comme peut l’être l’esthétique « Kardashian ». Tout ramène à l’idée de mouvement et de joie et de fierté.

© Ivan P. Matthieu

Quelles sont les valeurs que vous vouliez transmettre en organisant ce festival ?

Naïma : L’objectif était, en premier lieu, d’ouvrir des espaces de discussions, parce que l’on vit dans une société hyper-sexualisée mais où l’on ne parle pas de cul. Du moins, on en parle d’une certaine manière dans le cadre d’une certaine sexualité, un certain type de corps : c’est hétérosexuel, c’est cisgenre, c’est blanc, c’est jeune, c’est valide, etc. Nous avions envie d’endroits où l’on peut parler de cul comme on parlerait de n’importe quoi, où l’on peut poser des questions sans se sentir bête. On voulait aussi laisser la possibilité à des artistes, qui travaillent sur ces thématiques, de pouvoir montrer leur travail. Mais je crois que l’on voulait surtout s’amuser et ne pas reproduire un élitisme universitaire. L’année dernière, durant nos conférences, tout le monde était assis sur des coussins. J’ai moi-même fait des études de genre, et pendant longtemps je n’arrivais pas à expliquer ce sur quoi je travaillais sans utiliser un langage universitaire. C’est enfermant, et cela rend difficile un travail pédagogique. Ici, on trouve des outils ludiques, on sérigraphie des fesses sur des t-shirts, par exemple. Cela passe aussi par le choix de conférences accessibles et simples, même si beaucoup personnes qui viennent ici sont déjà politisées.

Comment se sont construites les luttes féministes en Suisse, avec quels outils et dans quel contexte ?

Naïma : En premier lieu, le contexte suisse est particulier car ce pays est divisé en trois : la Suisse romande, la Suisse alémanique et la Suisse italienne. À Genève, nous connaissons mieux l’histoire et l’actualité de la France que celle du reste de la Suisse. Les cultures sont assez différentes et la barrière de la langue n’aide pas. Concernant plus spécifiquement l’histoire du féminisme, la Suisse est en retard sur la plupart des autres pays européens : le premier canton à donner le droit de vote des femmes l’a fait en 1971 mais l’acquisition de ce droit s’est poursuivi jusqu’en 1991 dans d’autres cantons (contre 1946 en France ou 1928 en Angleterre).

Liv : La législation sur le viol est également très en retard. Le viol est défini ici par la contrainte d’une personne de sexe féminin à l’acte sexuel (comprendre pénétration vaginale), ce qui signifie juridiquement parlant qu’un homme ne peut pas se faire violer ; une fellation ou une pénétration digitale n’est pas un viol. En fait, le pays fonctionne avec une démocratie directe, ce qui rend complexe et lents les changements politiques. Nous n’avons pas encore mis en place le mariage pour tous·tes, par exemple.

Naïma : Je dirais qu’il y a une véritable différence entre les luttes féministes en France et en Suisse. Le féminisme est beaucoup plus militant en France, alors qu’en Suisse, on est plus calmes dans la lutte. Mais j’observe aussi que la position des femmes ou des personnes queer en Suisse est plus safe qu’en France, notamment dans l’espace public.

Larissa : Notre culture nationale du compromis est aussi assez développée. Les choses ne bougent jamais de façon radicale. Mais, comme le disait Naïma, certaines choses passent facilement en Suisse, comme la transition de genre d’une colonelle dans l’armée suisse ou celle d’une politicienne. Le pays est donc coincée entre une tradition et un conservatisme très présents dans les milieu ruraux et un progressisme fort dans les villes.

Naïma : Je parlais tout à l’heure des liens, dans les cultures alternatives entre la France et la Suisse, cela a aussi été le cas sur les droits des femmes, comme l’avortement. Il existait un MLF suisse, qui a été très actif, notamment grâce à Rina Nissim, une naturopathe qui organisait des groupes de selfcare et a ouvert un Dispensaire des femmes. Elle a pratiqué de nombreux avortements illégaux, notamment sur des femmes françaises.

Liv : Le droit à l’avortement est passé en 2002 en Suisse. Il est aujourd’hui légal jusqu’à 12 semaines de grossesse, comme en France. Pendant longtemps ce n’était pas le cas, mais maintenant il est obligatoire de le pratiquer dans les hôpitaux. Avant, les praticien·ne·s choisissaient s’ils voulaient en pratiquer. Il y avait donc des cantons où l’avortement n’existait pas, selon le bon vouloir des médecins, et ce alors qu’il était légalement autorisé.

© Ivan P. Matthieu

La tranquillité militante suisse dont vous parliez a été perturbée par la récente grève des femmes. Dans quel contexte cette grève a-t-elle vu le jour ?

Naïma : Les grèves et manifestations sont rares en Suisse, mais lorsqu’elles se produisent, elles ont de l’ampleur. Je pense que le militantisme suisse passe par d’autres mécanismes qu’en France, on fait moins de bruit. Cette grève des femmes a été d’ampleur nationale, et a même eu des échos mondialement. Cela a incité au débat, avant et après, cela a permis d’éduquer la population suisse.

Liv : Les manifestations sont en général difficiles à mettre en place. Il faut prévenir la municipalité plus d’un mois à l’avance, et payer des frais administratifs. Le droit à la manifestation, qui fait partie selon moi des droits de l’humain, n’est pas vraiment respecté. Pour la grève des femmes, certaines personnes pouvaient faire grève et ce n’était pas retenu sur leur salaire dans certains milieux privilégiés. Mais je connais beaucoup de femmes qui ont fait cette grève sur leurs jours de congés. Certaines personnes ont risqué leur poste pour faire cette grève, et d’ailleurs deux personnes ont été licenciées, puis reprises suite au scandale médiatique que cela a provoqué.

Naïma : J’ai participé à une marche de nuit le 8 mars 2019 (Journée Mondiale des Droits des Femmes), et nous nous sommes vu.e.s imposer un itinéraire qui nous faisait passer par les rues basses, c’est à dire des rues vides la nuit. Durant cette marche, les manifestant·e·s se sont trompé·e·s et ont fait un détours de quelques dizaines de mètres, ce qui a valu une amende de 1000 CHF à la personne responsable de cet événement.

Dans quel écosystème militant s’inscrit votre festival ?

Naïma : Nous sommes en lien avec beaucoup d’événements culturels qui traitent des corps, des sexualités, des identités queer et lgbtqia+. Nous en avons invité certain·e·s d’ailleurs. Ces liens sont importants, d’un part pour s’entraider (démarches administratives, programmation, etc.), mais aussi pour construire un réseau d’événements partout en Suisse. En créant le Fessestival, on ne voulait pas créer une concurrence mais plutôt une complémentarité. Se déplacer pour assister à des festivals, en Suisse (Fête du Slip, Porny Days) ou en France (Queer Week, Comme nous brûlons), est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre. Il faut donc réfléchir de manière inclusive à ce que le plus de monde possible ait accès à ces événements. Cela va avec notre politique du prix libre.

Le lieu où se déroule le festival dénote de l’architecture et l’esthétique qu’on peut observer habituellement dans Genève. Quelle est l’histoire de ce bâtiment ?

Naïma : La ville de Genève a un passé très alternatif, avec beaucoup de squats. Il y a eu beaucoup de liens entre les villes de Genève et Grenoble, elle aussi connue pour sa culture alternative. Il y avait également un circuit pour les avortements entre ces deux villes. Depuis quelques années, les squats tombent, un par un. C’est une nouvelle politique de la ville qui a mené, vers le milieu des années 2000 à un véritable nettoyage des squats. On dénombrait peut-être 60 ou 70 squats comme le Rhino, l’Artemis. Mais cette culture alternative persiste malgré tout, dans un contexte plus institutionnel, comme le Zoo ou le DAF. Il y en a encore, mais ils ne sont plus secrets. L’année dernière, un immense squat voué à être un lieu culturel autogéré et financé par la ville a été ouvert. Ce lieu devait initialement être une prison.

Larissa : À Genève, il y a vraiment une histoire de compromis avec ce milieu alternatif. La culture des squats vient aussi avec une crise du logement à Genève. Il y a énormément d’habitations vides dans la ville, trop chères pour la plupart des genevois·e·s, qui sont seulement des objets de spéculation financière. Le squat devient donc un moyen de lutte et de manifestation de la colère. Par exemple, le squat de Porteous a été un moyen de s’opposer au projet d’en faire un lieu de détention pour les personnes migrantes.

Naïma : Le bâtiment où l’on se trouve est voué à être détruit, mais comme ce n’était pas un projet immédiat, une coopérative l’a repris et a créé ce lieu autogéré où des artistes ont leurs ateliers. Et finalement, le fait que notre festival ait reçu une subvention de la ville alors qu’on parle de cul, cela montre leur ouverture.

© Ivan P. Matthieu

Votre festival perpétue une sorte de tradition esthétique des événements militants, issue d’une culture du “faire avec”. Cette esthétique est-elle un parti pris pour vous ?

Naïma : On est conscientes de cette esthétique et c’est une réelle volonté de notre part. Ce bâtiment amorce déjà ce choix : on aime le fait que tout le monde s’assoit par terre, ne pas avoir peur de rayer le sol. Je suis, pour ma part, familière des événements culturels élitistes, qui nécessitent un savoir vivre spécifique, des comportements, une tenue vestimentaire particulière. Ici, on souhaite laisser n’importe qui venir, se sentir comme à la maison. Donc je ne pense pas que l’on aimerait aller vers une esthétique plus « propre », ce n’est pas notre objectif. Nous préférons nous concentrer sur une rémunération correctes des artistes et des organisateur·ice·s.

Liv : Cela rejoint des enjeux d’intersectionnalité. Le DIY est un moyen de répondre à différents enjeux. Par exemple, Larissa a construit toutes les parois en bois qui servent à l’exposition des oeuvres.

Larissa : Ce sont des enjeux d’écologie et d’économie des moyens. On emprunte des choses même si on pourrait les acheter, parce qu’on ne veut pas acheter des choses qu’on jetterait juste après. On veut utiliser ce qui est déjà là. Et je sais déjà à qui je vais les donner après le festival pour qu’elles soient réutilisées.

Un objet qui symbolise le patriarcat selon vous ?

Naïma : Après en avoir discuté, nous avons pensé que la cravate était un vrai symbole du patriarcat. Cet objet fait référence au capitalisme et à l’intersectionnalité nécessaire entre les problématiques féministes et de classe. Mais, au delà de ça, c’est un objet du vestiaire masculin qui nous renvoie à la difficulté d’engager réellement les hommes dans nos luttes. Ils ont du mal à se sentir concernés et s’emparer de ces problématiques.

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© Ivan P. Matthieu