Fanny Maurel

Design & recherche

Le balai :
des sabbats de sorcières à la fée du logis.

Publié sur Friction Magazine en novembre 2018.

Le balai est un objet du quotidien, un outil ordinaire que l’on retrouve souvent dans les coins sombres des foyers et dont l’imaginaire oscille entre les mythes associés aux sorcières et les tâches domestiques associés depuis le XXe siècle à celles de la fée du logis. Comme tout objet, il véhicule une histoire et des symboles qui parlent de nos comportements et de notre société.

Le balai de la sorcière

Le balai est en premier lieu un objet très ancien, que l’on associa notamment aux sorcières. Des légendes disent que le balai aurait permis aux sorcières de se rendre, en volant, aux Sabbats, évènements connus pour les pratiques hérétiques auxquelles ces dernières s’adonnaient. D’autres expliquent que ces vols seraient plutôt associés à la prise de drogue. En effet, celles que l’on nommait « sorcières » auraient utilisé des manches en bois pour appliquer sur leur sexe des pommades aux vertus psychoactives (notamment à base d’ergot de seigle). Ces drogues avaient, entre autre, la particularité de provoquer chez les consommateur⋅trice⋅s, des hallucinations. En 1960, un professeur de l’Université de Göttingen a expérimenté une de ces préparations trouvée dans un livre du XVe siècle et témoigne avoir été plongé « dans une somnolence de vingt-quatre heures pendant lesquelles [il a] rêvé de vols audacieux, de danses frénétiques et autres aventures étranges semblables à celles des orgies médiévales ». Ces hallucinations seraient donc peut-être la raison des vols de sorcières prétendument observés. Finalement, la forme phallique du balai nourrit un imaginaire de la femme hérétique et dépravée. Les archives de Jordanes de Bergamo au XVe siècle le confirment avec cet extrait : « Mais les vulgaires croient, et les sorcières avouent, que certains jours ou certaines nuits, ils oignent un bâton et montent dessus jusqu'à l'endroit désigné ou se oignent eux-mêmes sous les bras et dans d'autres endroits poilus ».

D’autres hypothèses associent cet accessoire sorcellaire au métier de alewife, autrement dit des femmes qui fabriquaient et vendaient de la bière et dont les conditions d’exercice furent associées à de la magie noire. Des femmes préparant des mixtures épaisses à base d'ingrédients naturels qui rendaient les hommes fous furent rapidement associées à des sorcières fabriquant des potions magiques. De plus, elles auraient placé des balais devant leur porte pour signaler leur commerce.

Le balai et la fée du logis

Mais le balai acquit de nouvelles symboliques par la suite, en particulier avec de l’émergence de la figure de « la fée du logis ». Les tâches ménagères, attribuées aux domestiques jusqu’au XIXe siècle, glissèrent sous la responsabilité des maîtresses de maison. Cette responsabilité est encore d’actualité, et Mona Chollet en conclut que « les femmes sont marquées au fer rouge de la domesticité ». Le balai comme outil emblématique de la panoplie des arts ménagers remplace donc le balai de la puissante sorcière. Ce glissement s’incarne dans la série télévisée Ma sorcière bien-aimée, qui, dès son générique, nous montre une femme mettant à disposition ses pouvoirs magiques et son balai pour effectuer au mieux des tâches domestiques. La sorcière crainte et puissante devient une gentille sorcière au foyer.

La forme de la domesticité

Le balai est un objet ancien, dont il est déjà fait mention dans la Bible (Évangile de Jésus-Christ selon Saint-Luc, chapitre 15 verset 8). Mais il était un outil vernaculaire, que chacun⋅e fabriquait avec les matériaux dont il ou elle disposait. Ils étaient peu solides et étaient remplacés souvent. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que leur fabrication se professionnalise : en Angleterre, par les artisans nommés « besom squires » et aux Etats-Unis notamment par le fermier Gregory H. Nobles, qui découvre en 1797, les vertus du Sorgo commun (plante alors utilisée pour nourrir les bêtes). Au XIXe siècle, les Shakers développent le balai plat, qui permet un balayage plus efficace.

J. Bryan Lowder, journaliste pour Slate, décrit cet outil comme « symbole culturel de la tranquillité domestique ». Cette interprétation est critiquable, car l’on est en droit de se demander de quelle tranquillité le journaliste parle : celle de celui ou celle qui profite d’un foyer propre ou de celui ou celle qui utilise réellement le balai ? En effet, le balai sert à se débarrasser de la saleté au sol, lequel est foulé quotidiennement. Cette tâche est donc, plus qu’aucune autre, une éternel recommencement, une tâche répétitive, source d’une forme de charge mentale. Mona Chollet, en soulignant que « lorsqu’on s’irrite parce que la poussière recommence déjà à s’accumuler deux jours après qu’on a passé l’aspirateur, on présume que la propreté est l’état naturel de nos habitations », questionne un présupposé ancré dans notre société. Le ménage serait plutôt un symbole d’emprisonnement pour celui ou celle à qui il revient d’entretenir le foyer, et s’avère être dans la majorité des cas une femme. D’après une étude de l’INSEE en 2015, les femmes se chargeraient de 71% des tâches ménagères, soit un temps moyen de 183 minutes par jour (contre 105 minutes pour les hommes).

Les outils ménagers sont dès lors pensés pour un public féminin (designs doux, aux courbes lisses, aux couleurs claires ou pastels) et renforcent la domination qui s’exercent sur elles en instillant l’idée que c’est aux femmes de s’occuper de ces tâches, et ce dès la plus tendre enfance (avec les kits ménagers pour petites filles). Dès les années 1950, les appareils électroménagers (notamment les aspirateurs) s’affichent comme des objets qui « libèrent la femme » (selon le fabriquant Moulinex), en lui simplifiant les tâches ménagères auxquelles elle reste assignée. La technologie continue jusqu’à nos jours (avec l’aspirateur robot) de véhiculer le rêve d’un intérieur qui s’entretient seul. Mais qui s’occupera de la maintenance de ces appareils autonomes ?

Retour de balai

Récemment, le balai « à l’ancienne », celui de sorcières, de bois et de paille, connaît un retour grâce à l’émergence de deux mouvements : celui des néo-sorcières (je ne m’attarderai pas ici sur les enjeux politiques liés à ces mouvements), qui revendiquent une esthétique « sorcellaire » caractérisée par des objets anciens et/ou mystiques, comme les balais, grimoires, chaudrons, qui peuplent désormais nos réseaux sociaux, et le mouvement nommé, aux États-Unis, Radical Homemaking Movement. Ce sont souvent des femmes au foyer qui entendent revaloriser leur travail domestique, au travers notamment de blogs à l’esthétique rustique observable sur les comptes Instagram de Stemsandforks ou de Mimi Thorisson . Cette dernière expose sa vie de femme au foyer au travers d’un décor idyllique, d’une famille nombreuse et resplendissante, de recettes de cuisine élaborées et d’outils ménagers anciens.

Au delà de cet enjeu de revalorisation de leur travail, ces femmes revendiquent également une manière de vivre plus écologique, slow, au travers d’outils et ustensile durables, de produits ménagers fait maison … Ce mouvement de « Momtrepreneuses » (femmes au foyer qui mettent à profit leurs activités domestiques) questionne finalement le paradoxe entre une volonté d’émancipation des femmes des tâches domestiques mais aussi la revalorisation de ces tâches invisibilisées. Ces dilemmes s’incarnent au travers des objets que l’on utilise au quotidien, qui construisent nos modes de vie et de pensée. Le balai, dans son évolution de plus en plus technologique, raconte notre besoin de contrôle accru sur l’espace domestique, en éliminant chaque grain de poussière.

Références :

Lowder J. Bryan, How the Broom Became Flat , Slate, 2018.

Chollet Mona, Chez soi, Une odyssée de l’espace domestique, Zones, 2015.

Preciado Paul, Testojunkie. chap.“Sorcellerie narco-sexuelle, Grasset, 2008.

Pandelakis Saul (Pia), Queered Design , 2017.

Winters Riley, Bubbling Brews and Broomsticks: How Alewives Became the Stereotypical Witch , Ancient Origins, 2017.

Kroll David, The Origin Of Witches Riding Broomsticks: Drugs From Nature, Plus Shakespeare , Forbes, 2017.

Champagne Clara, Pailhé Ariane, Solaz Anne, Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d'évolutions en 25 ans ? , INSEE, 2015.